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Stress et épigénétique 0

Violences, mauvais traitements, abus sexuels, abandon, laissent une trace indélébile à l’âge adulte. Une multitude d’études cliniques l’ont confirmé, ceux qui ont subi de grands traumatismes dans l’enfance sont, globalement, plus facilement sujets à la dépression, à la toxicomanie, aux comportements asociaux, mais aussi à l’obésité, au diabète et aux maladies cardiovasculaires. Pis encore : d’autres études montrent que les enfants dont la mère a subi un stress, ou un traumatisme psychique intense, pendant la grossesse, ont plus de risques que les autres de devenir anxieux ou dépressifs. C’est un fait que la psychologie a établi et qui fait consensus : il existe un lien très net entre traumatismes psychiques et comportements. Mais qu’est-ce qui fait lien ? Comment des expériences négatives peuvent-elles s’inscrire dans l’organisme, au point d’affecter durablement le comportement ou la santé ?

Des scientifiques de l’Université de Californie ont  comparé l’ADN de mères d’enfants en bonne santé à celui de mères d’enfants atteints d’une maladie grave et chronique, comme l’autisme, ou d’un handicap moteur et cérébral. Chez les dernières, soumises à un stress psychologique chronique, l’ADN présentait des signes de vieillissement précoce. Plus précisément, les télomères étaient anormalement courts, trahissant un vieillissement accéléré de l’ordre de 9 à 17 ans !

Mais ce n’est pas tout. Non content de s’attaquer aux télomères, l’état de stress inscrit également sa marque, directement sur nos gènes, modifiant certains de nos comportements de façon ciblée et durable. Ces modifications épigénétiques sont comme de petites « étiquettes », des groupements méthyles, qui servent à indiquer à la machinerie cellulaire quels gènes elle doit utiliser ou, au contraire, ignorer. Or, les biologistes constatent que stress et traumatismes psychiques entraînent des erreurs d’étiquetage épigénétiques dans l’hippocampe, la zone cérébrale qui gère les émotions.

Une équipe menée par Michael Meaney, à l’Université McGill (Canada), l’a prouvé en comparant les cerveaux de bébés rats cajolés par leur mère à ceux de ratons délaissés. Le délaissement induit des modifications épigénétiques qui bloquent, dans l’hippocampe, le gène utilisé pour produire les récepteurs aux corticoïdes. Or, ces récepteurs contrôlent la réponse au stress en réduisant le taux sanguin de cortisol, l’hormone libérée en cas de stress. En clair, les rats délaissés possèdent moins de récepteurs au cortisol, et sont de ce fait moins armés pour faire face au stress. Perpétuellement angoissés, ils souffrent de troubles de la mémoire et de comportements dépressifs. Même à l’âge adulte, le moindre événement inattendu prend chez eux des proportions alarmantes.

Ces toutes dernières années, on constate une multiplication des études qui confirment le rôle de l’environnement et du vécu dans l’apparition des troubles mentaux.

En 2008, des chercheurs canadiens du Centre de l’addiction et de la santé mentale, à Toronto, ont comparé les cerveaux de personnes atteintes de schizophrénie ou de troubles bipolaires à ceux d’une population témoin. Chez les premières, 40 gènes présentaient une méthylation anormale. Or, pour la plupart, il s’agissait de gènes impliqués dans le développement cérébral ou la transmission des messages entre les neurones.

Certes, les scientifiques sont encore loin de pouvoir faire la part du biologique dans les maladies psychiatriques. Mais certaines données sont troublantes, c’est parfois en remontant très loin dans l’histoire d’un individu, avant sa naissance, que l’on trouve la source de la maladie. Je pense que la plupart des maladies chroniques comme l’asthme, le cancer, le diabète, l’obésité et des maladies neurologiques (autisme, troubles bipolaires, schizophrénie) résultent en partie d’une mauvaise régulation épigénétique lors des premiers stades de développement, estime Randy Jirtle, qui est directeur du laboratoire d’épigénétique à la Duke University, aux États-Unis.

Alors que le génome d’un individu reste très stable au cours de sa vie, l’ensemble des marques épigénétique qui régulent l’expression des gènes, son « épigénome », se modifie constamment, en réaction aux variations extérieures. Et c’est précisément son rôle : l’épigénome est une interface entre nos gènes, qui sont statiques, et notre environnement, variable, explique Randy Jirtle. Ainsi, la « partition » génétique reste la même, mais son interprétation peut varier au cours de la vie, en fonction de son marquage épigénétique.

Mais alors, si le marquage épigénétique est dynamique, serait-il réversible ? L’expérience de chercheurs de l’Université Rockefeller, à New York, le laisse penser. Ils ont réussi, en novembre 2009, à annuler les effets épigénétiques causés par le stress dans le cerveau de souriceaux, en leur donnant du Prozac, un antidépresseur. En outre, les émotions positives peuvent heureusement, elles aussi, laisser leur empreinte. En 2008, des travaux menés au Massachusetts General Hospital ont montré que huit semaines de relaxation suffisaient à modifier l’expression de plusieurs centaines de gènes, selon un profil diamétralement opposé à celui induit par le stress. Par ailleurs, une nouvelle étude menée à l’Université de la Sarre, à Hambourg, vient de montrer que l’activité physique ralentit le raccourcissement des télomères dans les globules blancs.

Mais le marquage épigénétique de nos gènes peut également se transmettre à notre descendance ; et lui faire subir le poids de notre passé. C’est ce qu’a révélé une étude célèbre, menée en 1992, sur la famine qui avait frappé les Pays-Bas en 1945. Réaction au manque de nourriture, les bébés conçus à cette période étaient plus petits que la moyenne, et avaient plus de risque, à l’âge adulte, d’être atteints de diabète ou de maladie cardiovasculaire. Rien que d’attendu jusque-là. Mais ce qui étonne, c’est que leurs propres enfants souffrent eux aussi d’un faible poids de naissance et d’une mauvaise santé. En cause, l’empreinte épigénétique laissée par la famine qui a été transmise sur deux générations. Certes, les marques épigénétiques sont réversibles et malléables, mais elles peuvent donc aussi être transmises, presque à l’identique, à la descendance.

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